Points de vue

Mais où se cache le poème ?

 

«Car la littérature doit prendre le temps de mesurer l’impact de ce que notre vie subit. Elle ne doit pas se laisser corrompre - comme l’acidité corrompt - par l’émotion et la sidération. L’écrivain doit prendre le temps de la mise en perspective et dans le cas des romanciers, prendre le temps d’interroger la violence par le prisme de sa pratique qui n’est ni celle de la philosophie, ni celle de la sociologie, de la psychologie etc., mais qui pourtant les enveloppe et les concentre dans ces expériences simulées qu’on appelle fictions».

 

Cette réflexion de L.Mauvignier* questionne, à l’évidence, les poètes et leurs propres pratiques dans les temps agités que nous vivons.

 

On peut choisir le retrait qui à sa manière est un refus de laisser notre pensée, nos gestes d’écriture se faire bousculer, être jetés hors de soi. Il y a dans toute circonstance de vie un juste silence qui a appris à ne pas consentir.

 

On peut également choisir de tenir parole – ça pourra venir dans trois jours, dans un an ou jamais - et témoigner d’un trouble, d’un tremblement, d’une empathie, d’une figure de solitude ou de mille autres choses qui nous relient.

 

Dans un cas comme dans l’autre, continuer à être ce que nous sommes en poésie, au détour d’une phrase prononcée ou manquante. Mais surtout sans renoncer à nos exigences, pour ne rien instrumentaliser du réel dans sa complexité, ses énigmes, ses terreurs, ses failles, ses ferveurs.

C’est terriblement peu, ça ressemble au travail étrange de laisser advenir un poème.

 

Dominique Sorrente

*Laurent Mauvignier, Regarder la mort en face, supplément Écrire sans trembler du quotidien Le Monde du 20 novembre 2015.

Mais où est passé le jackpot ?

 

Kindle Unlimited, on le sait c'est la rémunération illimitée pour les auteurs, ou presque : 70% du prix de vente, si plus de 10 pages du livre ont été lues ! Voilà l'annonce d'Amazon… Hélas, la règle du jeu vient de changer. Désormais, les auteurs sont rémunérés selon le nombre de pages lues, à raison de 0.00507 $ la page, soit 0, 004 €. Soit, pour un livre numérique de 100 pages entièrement lu, 0,4€. Si vous avez 100 lecteurs, cela fait 40 € !

 

Chez un éditeur papier, pour un livre de 15 €, à raison de 8% de droits d'auteur, celui-ci toucherait 120 € – que le livre soit lu ou pas… .

 

Mathias Lair

La Poésie et le monde sont dans un bateau

 

Suite au grand dossier paru dans l’Huma du lundi 22 juin, (http://www.humanite.fr/la-poesie-sauvera-t-elle-le-monde-577525 ) je ne sais toujours pas si « la poésie sauvera le monde », quoique puisse bien signifier cette très chrétienne expression, mais j’ai bien peur que ce dossier ne sauve pas la poésie.

La poésie n’est pas une religion dont nous, les poètes, serions les prêtres, et les lecteurs ou auditeurs de poésie les fidèles à qui il faudrait expliquer le dogme par de savantes exégèses.

Trois interventions fort belles et complètement à côté de la plaque.

Jean-Pierre Siméon, de sa belle écriture lyrique nous livre ici le discours le plus convenu qui soit, issu des cénacles universitaires, où l’on décrit en termes savants et choisis ce qu’est et ce que fait la poésie, où l’on analyse la poésie en se gardant la plus souvent d’écouter des poètes.

Au fil des « états de la conscience à vif » on « récuse toute clôture du sens ».

Autrement dit, un discours d’une grande beauté, où pleuvent dru des vérités premières énoncées dans une langue qui serait à la fois celle d’une soutenance de thèse sur le défunt « Club des poètes » et d’une proclamation au sommet du Parnasse, avec lyre glougloutante et couronne de lauriers en tête.

La poésie n’a nul besoin de « poéticiens » ni de « poémologues », ce serait une sinistre farce. Les analyses poétiques n’ont jamais permis l’écriture d’un seul poème. Écrire sur « Le Poème », Invoquer « l’énergie émancipatrice Du Poème » en général, c’est se berlurer gravement. Il n’y a que DES poèmes, concrets, imparfaits, venus de mondes divers, certains poèmes libèrent, d’autres assomment, « il n’y a de poésie que du concret » disait Aragon. « Le Poème » n’existe pas et il ne sert à rien de dire haut et fort que « Le Poème » dit ceci ou fait cela. Qu’il le fasse.

Et puis qui convaincra-t-on, quel politicien près de ses sous (de ce qu’il croit être SES sous) étouffera  le hérisson qu’il a dans le portefeuille au nom de « la force subversive de l’art » ?

Quel non-lecteur ira dévaliser son libraire après avoir lu que « la poésie ne vise que la perpétuelle refondation de l’humain » ?

Ce discours généreux et prolixe ne s’adresse au fond qu’à lui-même. Il est l’auto-justification du travail d’un poète.

Lire à voix haute un poème, petit, inachevé (« un poème n’est jamais terminé, il est seulement abandonné », disait Paul Valéry) à un enfant, à une femme qui passe sur le marché, à une terrasse de café, c’est mille fois plus convaincant.

Dans un deuxième article, Marie-Laure Coulmin-Koutsaftis affirme que c’est « par sa désignation du réel et sa faculté de le transmettre le plus fidèlement possible » que Le Poème (encore lui !) agit sur le monde.

Un seul petit problème ici, un poème ne décrit pas le réel, il l’éclaire, il le suggère, il le signifie. Un poème ne décrit pas le réel, et surtout pas « le plus fidèlement possible », quelle horreur ! Il ne propose pas non plus « une interprétation du Cosmos ». Encore une fois, on tombe dans la religiosité, dans la mystique du Poème majuscule, qui, non seulement détiendrait la vérité, mais la transmettrait toute cuite au peuple ébloui de tant de perspicacité.

L’auteure regrette que les poèmes tardent à parler de la crise politique et souhaite que la poésie propose une « vision cohérente et enchantée » du monde, qu’elle soit « phare dans la tempête », enfin qu’elle « réinvente la réalité, la sublime et la transcende. » Réenchanter le monde est une ambition d’illusionniste.

Enfin, elle nous donne en guise de conclusion et d’exemple, un poème militant de Titos Patrikios, dont tout ce qu’on peut en dire est qu’il est, comme d’ordinaire en pareil cas, plus militant que poème.

Inutile de dire à quel point cette conception est mortelle pour la poésie.

Un poème n’est pas un tract. Les poèmes de proclamation politique nous ont donné les plus mauvais poèmes de l’histoire littéraire, et sans doute les plus ineptes proclamations de l’histoire politique. Un poème n’est pas l’arrangement agréable à l’oreille d’une déclaration politique, aussi radicale soit-elle.

Pour paraphraser Godard, il ne faut pas écrire des poèmes politiques, il faut écrire politiquement des poèmes.

Enfin, Lyonel Trouillot nous remet un peu les idées en place en questionnant : « Sauver le monde ? Déjà y être, en être » et en précisant qu’il s’agit de : « La poésie, ou plus exactement une partie des poèmes du monde ». Et il le fait dans sa langue poétique, si subtile et élaborée, que ce n’est plus un article pour une tribune qu’il nous donne, mais un être hybride entre un poème labyrinthique et un article pédagogique qui s’avère, du coup, fort énigmatique.

Et bien sûr, il nous ramène également Le Poème en majesté, ce fantasme.

Au total, deux pages de l’Huma consacrées, non pas à la poésie, mais à un discours coulé dans le bronze du beau style, nous expliquant en termes savants comment il nous faut recevoir la poésie, ne donnant guère de pistes concrètes de réflexion sur les raisons vitales de la défendre et sur la façon de s’y prendre.

Je crains qu’un tel traitement fasse de la poésie un repoussoir, une icône poussiéreuse.

On pense au Camus de « La chute » : « Le style, comme la popeline, dissimule trop souvent de l'eczéma. »

Et pourtant, il faut défendre bec et ongles la poésie et sa pratique, lecture et écriture ? Il ne s’agit pas d’une idée générale planant au-dessus de nos têtes. Mais y a-t-il des raisons quotidiennes, au ras du sol, pleinement politiques (lire et écrire de la poésie politiquement…), des raisons qui n’auraient rien de mystique, qui ne feraient pas appel à une immanence glorieuse DU Poème, des raisons qui nous diraient que chaque poème ne sert à rien, ou à si peu, mais que la poésie est une arme pour penser ?

La langue est un terrain de combat, idéologique et politique.

On pense avec des mots, pas avec des idées. La Novlangue décrite par Orwell a pour objectif de rétrécir la langue pour rétrécir la pensée. Supprimer les ambigüités, les sens alternatifs, l’implicite, tout ce qui fait que la langue permet de penser la complexité, pour faire de la langue un simple code pratique, vide et sec.

Dans notre (nos) langue(s) un mot ne désigne pas un objet ou un sentiment comme une photo d’identité. Chaque mot est en réalité un paradigme, un nuage de significations, de représentations, qui reste nécessairement flou, pour permettre la communication et l’échange entre des humains qui  ont des visions uniques du monde. C’est au cœur de ce nuage que s’opère la négociation sur le sens qui est la base de la parole et de la délibération.

La novlangue réduit d’abord à un sens unique chaque mot. Puis elle réduira à néant les paradigmes des mots, qui ne seront plus que des signaux sonores élémentaires. Mort annoncée de la pensée.

La poésie est sans doute l’arme la plus efficace contre ce processus de destruction de la langue.

Chaque poème travaille, peu ou prou, à élargir les significations, à multiplier les implicites, les non-dits, à cultiver la polysémie, à faire ou refaire de chaque mot un monde vivant, un territoire du rêve, un territoire de la liberté. La poésie est une littérature qui fait confiance à ses lecteurs. La poésie redonne de l’énergie à la pensée. Il n’est pas besoin qu’un poème soit directement politique pour cela. Il suffit qu’il repousse les murs de la langue.

C’est pourquoi, à mon sens, la poésie est une fonction vitale pour les humains et qu’il faut la défendre, la pratiques, la lire, la répandre…

Les auteurs de ce dossier sont des gens plus qu’estimables, mais leurs excellentes intentions pavent un enfer de froides analyses universitaires qui obscurcit la poésie, alors qu’il nous faut en faire une lumière pour tous.

Il faudrait développer, mais ce n’est ni le temps ni le lieu, aussi je conclurai, comme les auteurs de ce dossier, par un extrait de poème :

« Que fait-il, un poète, avec son savoir intuitif de la langue ?

 

Il écrit avec une gomme au lieu d’un crayon.

Il dessine un murmure au cœur du bruit.

Il fait place à sa table, pour un qui lira.

Il chuchote dans la brume.

Il souffle sur les cicatrices.

Il dort du sommeil de l’éveillé.

Dans chaque ville, il habite rue du silence.

Il sait que la nuit n’obscurcit pas le jour, mais qu’elle le prolonge. Plus tard, elle l’annoncera.

Il a la poésie au bord des lèvres

Il joue le blues avec des cordes de pendus sur la guitare du diable.

Il partage le vin de l’obstination.

Il devient lentement transparent.

Il veut l’éveil du sens.

Il écrit des poèmes à retardement. »

 

(Michel Thion - extrait de « pour les 20 ans de la revue Cassandre » qu’on peut lire en entier sur la page d’accueil du site : http://michel.thion.free.fr)

 

Publié par Michel Thion dans son blog sur Mediapart le 2 juillet 2015. Michel Thion est poète – dernier livre publié : « L’Enneigement » - éd. La Rumeur Libre

 

De l'opacité en poésie

Le site ActuaLitté nous apprend une bonne nouvelle : plusieurs députés centristes travaillent actuellement à un projet de proposition de loi sur la transparence des comptes entre auteurs et éditeurs. La perspective serait de contraindre, par la loi, les éditeurs à adopter des pratiques dites vertueuses, qui ne sont en fait que normales : on ne peut pas aujourd'hui vérifier les chiffres de vente déclarés par les éditeurs, on doit les croire sur parole ! Pourtant, grâce à l'informatique, il serait facile de connaître en temps réel les ventes en librairie. L'auteur pourrait consulter l'extranet de son éditeur à tout moment pour en savoir le montant. De même, il est impossible de vérifier les tirages.

Voilà une nouvelle qui va émouvoir plus d'un éditeur en poésie ! Je pense à un éditeur autoproclamé militant et dévoué à la cause poétique qui disait récemment : « Pour moi, les auteurs sont des amis, pas des partenaires ! ». Bien sûr, il ne faisait pas de contrat et estimait que « ses » auteurs se devaient de le soutenir en renonçant à leurs droits. C'était le moins qu'ils puissent faire… Malheureusement, on compte en poésie des éditeurs reconnus, actifs depuis des dizaines d'années, qui ont de telles pratiques. Pour ceux-là, cette perspective de loi va les ruiner ! C'est sûr, on veut leur mort !

Heureusement, l'édition poétique comprend également des éditeurs, des vrais, qui n'ont pas ce mépris pour leurs auteurs. Il leur parait normal de faire un contrat et de rémunérer leurs auteurs comme il se doit légalement, ne serait-ce que de 40 euros dans l'année ! Car la rémunération n'a pas seulement une valeur économique, elle a également une valeur symbolique, celle de la reconnaissance du travail réalisé par le poète. Pour ces éditeurs-là, la nouvelle loi ne poserait pas de problème.    

Bien sûr, les poètes ne comptent pas vivre de leur plumeau ! Même si certains font de beaux tirages. Selon André Velter, 95% des titres de la collection Poésie/Gallimard connaissent des réimpressions. Saint John Perse tire à plus de 300 000 exemplaires sur trois titres, Supervielle à plus de 200 000 sur deux titres, des poètes actuels comme Yves Bonnefoy ou Philippe Jaccottet sont en passe de les rejoindre. Ne l'oublions pas !

Il aura fallu, pour parvenir à émouvoir nos élus, la manifestation  de la Charte des auteurs jeunesse au festival de Montreuil en décembre 2014, les actions des auteurs BD à Angoulême, et la belle marche des auteurs scandant « Pas d'auteurs, pas de livre ! », au dernier Salon du Livre – à laquelle l'Union des poètes

& Cie a participé. L'action, ça paie !

 

Mathias Lair

Entretien de Claude Esteban avec Benoît Connor et Jean-Michel Maulpoix - 20 avril 2015 http://www.maulpoix.net/esteban.html

Le livre et le TTIP par Mathias LAIR - janvier 2015

On sait ce que cache cet acronyme : le TTIP, Transatlantic Trade and Investment Partnership,  en français, Partenariat transatlantique de commerce et d'investissement. L'Europe et les USA négocient dans notre dos notre « libération » commerciale. Bien sûr, le livre fait partie du lot.

Selon Jean-Claude Juncker, il faudrait « briser les barrières nationales en matière de règlementation du droit d'auteur ». Les professionnels de la chaîne du livre ont réagi en se rassemblant pour signer, à la dernière foire de Francfort, la Déclaration européenne pour le Livre, lancée Vincent Monadé, président de notre Centre national du livre. Cette déclaration a pour objectif de garantir le droit des auteurs et de préserver ceux des lecteurs. Elle vise à favoriser l’émergence de positions communes pour la défense du droit d’auteur, un taux de TVA réduit sur les livres imprimés et numériques et le libre choix du lecteur, soit l’interopérabilité permettant de lire n’importe quel ouvrage sur l’appareil de son choix

Premiers organismes signataires de la Déclaration européenne pour le Livre

 

Le Département Promotion de la littérature et de la traduction du Goethe Institut (Allemagne), le Service général des lettres et du livre du Ministère de la Fédération Wallonie-Bruxelles (Belgique), le Département culture du Ministère de l’éducation et de la culture (Chypre), la Direction littérature, édition et librairies du Ministère de la culture (Croatie), le Département Culture du Gouvernement de la Catalogne (Espagne), le Centre national du livre (France), la Fondation pour la culture hellénique (Grèce), le Centre national du livre et de la lecture (Italie), le Centre de la littérature lettone (Lettonie), l’Institut polonais du livre (Pologne), la Direction générale du livre, des archives et des bibliothèques au Secrétariat d’Etat à la culture (Portugal), le Centre national du livre (Roumanie), le Centre d’information littéraire (Slovaquie), l’Agence slovène du livre (Slovénie).

A en croire huit textes récemment publiés, il semblerait que la Commission européenne s'en serait émue.

 

« Certains s'inquiètent du fait que le TTIP puisse se substituer aux politiques de prix unique du livre des États membres. [...] Ils s'interrogent en particulier sur les mécanismes de levier que des sociétés américaines pourraient utiliser en tant qu'investisseurs, contre les États, afin de contester les lois sur le prix du livre », annonce le document. « Ce n'est pas possible. Dans la mesure où ces règles s'appliquent selon un procédé non discriminatoire », assure la CE.

Par ailleurs, elle assure que « les États resteront libres d'attribuer [ des subventions] à toutes activités culturelles », avec la possibilité de discriminer les fournisseurs américains, et donc de privilégier les initiatives européennes. Sinon, les subventions du CNL pourraient être condamnées pour entrave à la libre concurrence ! 

 

Mais peut-être ne fait-elle que jeter un peu d'eau sur le feu ? Le combat est loin d'être terminé. 

Union des Poètes & Cie